Eugène Atget,
Voir Paris en 8 photos

Avril 2021

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« Une source d’inspiration », selon Henri Cartier-Bresson. « Le Père de l’église de la photographie », selon Walker Evans. « Le Balzac de la caméra » selon Bérénice Abbott… Photographe prolifique du Paris début de siècle – on lui attribue près de 20.000 clichés -, Eugène Atget (1857-1927) a photographié tout le vieux Paris, vendant ses tirages aux institutions comme aux artistes tels Braque ou Man Ray. Equipé de sa chambre photographique à soufflet, d’un trépied et de son voile noir, il livre une exploration poétique et délicate prochainement exposée à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris. Anne de Mondenard, historienne, commissaire de l’exposition et responsable du Département Photographiques et Numériques au Musée Carnavalet, décrypte pour High-Life, 8 photos signées Atget.

1. Paris Cabaret

Au 25, rue des Blancs Manteaux, dans le quartier du Marais parisien, Eugène Atget capture le regard d’un garçon de café, la moustache lustrée, le cheveu gominé et portant avec élégance costume et nœud-papillon noir. Tirée d’une série de photographies « enseignes et vieilles boutiques de Paris », l’image fait parler la vie des cabarets et leurs façades ornées de 1900, des lieux de plaisirs où boire et manger, assister à quelques spectacles, parfois chanter ou danser. Une image culte de l’œuvre d’Eugène Atget selon Anne de Mondenard, la Commissaire de l’exposition, où la présence « fantomatique » du personnage se double des reflets du photographe.

 

Photo ci-dessus : Cabaret de l’Homme armé. Septembre 1900.

2. Vie de quartier

Aussi appelées voitures-ateliers, les voitures à bras faisaient déambuler dans Paris déménageurs, chiffonniers et marchands en tout genre, tentant de se frayer un chemin entre les 80.000 chevaux « empoissant l’atmosphère de leur crottin » et les belles automobiles. Vestige d’une époque, l’enseigne peinte au mur s’ouvre sur la vie quotidienne d’un quartier de Paris. Une image de beau matin, prêt à s’animer, et qui marque l’attention permanente du photographe aux jeux d’ombre et de lumière. Semblant crever le ciel, se dresse en arrière-plan la flèche de Notre-Dame-de-Paris.

 

Photo ci-dessus : Rue des Chantres, Paris 4ème. 1923.

3. L’escalier magique

Photographe du détail, mué par le désir de documenter toujours et encore, Eugène Atget sillonne Paris à la recherche des vieux hôtels, ceux au vrai supplément d’âme. Fontaines, architecture, éléments décoratifs de façades, cours… il photographie tout ce qui représente à ses yeux un intérêt historique et artistique. Rue du Cherche-Midi, un hôtel particulier construit en 1686, l’ancien hôtel Sully-Charost qu’occupèrent contes et comtesses et grandes familles parisiennes, dévoile un escalier somptueux et sa rampe en fer forgé, éclairé par instants, ou plongé dans la pénombre.

 

Photo ci-dessus : Ancien hôtel Sully-Charost, 11 rue du Cherche-Midi, Paris 6ème. 1904.

4. Les petits métiers

Au dédale des rues, Eugène Atget ajoute l’inventaire des petits métiers parisiens, des marchands ambulants et des étalages débordant des trottoirs. Toute l’activité qui anime la vie des quartiers, des places et des faubourgs, et façonne la physionomie du Vieux-Paris. Capturée aux Entrepôts de Bercy, carrefour parisien du vin au début du XXème siècle, cette photographie dévoile une tonnellerie et son artisan posant (à droite de la photo) pour la postérité. Les affiches mentionnent la présence de négociants en cidre, nombreux aux côtés des négociants en vin, débardeurs, charretiers et maîtres de chais.

 

Photo ci-contre : Un coin de l’entrepôt de Bercy, rue Léopold XIII, Paris 12ème. 1913.

5. Mon beau miroir

Siège de l’Ambassade d’Autriche jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, l’hôtel de Matignon qui fut la propriété de la duchesse de Galliera et qui hébergea le comte de Paris et sa famille jusqu’à la fin du XIXème siècle, sera photographié sous tous les angles par Eugène Atget. Sur cette photo dévoilant salon et cheminée à miroirs, se révèle la chambre noire du photographe couvert de son traditionnel voile noir. Un témoignage sur l’aventure solitaire d’Eugène Atget, arpentant Paris seul et sans assistant, choisissant patiemment tous ses sujets et thèmes. Bien que présents dans son œuvre, ces images de la vie bourgeoise parisienne représentent une infime quantité des milliers de tirages représentant son travail.

 

Photo ci-contre : Ambassade d’Autriche, 57 rue de Varenne, 7ème. 1905.

6. Aux noms de la gloire

Historien urbain, Eugène Atget aime à photographier les enseignes de la capitale, généralement à l’heure où Paris est encore endormi. Des lettres peintes, des jeux de typographies qui envahissent souvent l’espace public – comme ici, au coin de la Place Saint-André-des-Arts et de la rue Hautefeuille – où enseignes de spécialistes – médecins des maladies des oreilles ou du larynx, cliniques, ateliers de photographes, bureaux des chemins de fer… – occupent tous les étages. Une série qui traduit l’art populaire du commerce du début du XXème siècle.

 

Photo ci-dessus : Coin de la Place Saint-André-des-Arts et de la rue Hautefeuille, 6ème. 1912.

7. Dans la zone

Aux marges de la capitale, Eugène Atget immortalise avec poésie les « fortifications », une enceinte construite par Adolphe Thiers autour de Paris entre 1841 et 1844. A l’extérieur de l’enceinte, de son fossé et de sa contrescarpe, un no man’s land de 300 mètres de large allait alors former « la zone ». Eugène Atget fut parmi les seuls photographes à avoir immortalisé cet espace, une bande de terre censée restée vierge mais où baraquements, roulottes, ouvriers et marginaux s’étaient déjà s’installer, dépeignant ainsi les conditions sociales d’un monde « original », avec son mode de vie, son organisation, son architecture, sans jamais poser de vision misérabiliste sur le sujet.

 

Photo ci-dessus : Fortifications, Porte de Sèvres, Paris 15ème. 1923.

8. Au fil de l'eau

Bien qu’Eugène Atget ait renoncé très tôt à voir une dimension artistique dans ses photographies, privilégiant l’esprit « documentaliste » de son travail, l’image du Pont Marie traduit sa vision romantique de la capitale. Sensible aux jeux d’ombres et de lumière, il capture ici un moment de paysage où le charme opère naturellement.

 

Photo ci-dessus : Un coin du Pont Marie, Paris 4ème. 1921.

*Exposition « Eugène Atget, Voir Paris », du 18 mai au 15 août à la Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris.

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